« Le Sport: le diable au corps » d’Isabelle Queval: privés de sport, privés de corps?


Dans son nouveau livre: «Le Sport: le diable au corps» à paraître le 11 mars, aux éditions Insep / Robert Laffont, la philosophe Isabelle Queval – (cf. « S’accomplir ou se dépasser: Essai sur le sport contemporain » (Gallimard, 2004), « Philosophie de l’effort «(Éditions Cécile Defaut, 2016),« le Petit Abécédaire philosophique du sport. »(Éditions Philosophe / Larousse,) –s’interroge: « Pouvons-nous, de manière rationnelle, par la volonté et la technique, aller vers ce corps que nous souhaitons? Le corps est soumis à des modèles collectifs, et sociaux – la bonne santé, (…) la jeunesse éternelle, la bonne forme – représailles, subjectivés par les individus, (…) si bien que chacun décide en quelque sorte un nouveau destin, qui passe par cette excellence corporelle. Ce qui est très paradoxal en ce début de XXI siècle, c’est cette idée que l’espoir du sujet, l’espoir de la réussite de sa vie, vient par le corps, traditionnellement lieu du périssable« . Durant la pandémie, privés de sport, sommes-nous tous plus ou moins privés de corps? Le sport- cette jeunesse conservée et / ou retrouvée par le travail sur la chaise –hier si faible et tellement périssable, donc un peu dégoutante- aujourd’hui renforcé, travaillée, respectée-incarne notre nouvelle vision (consciente ou pas) du corps. « Que vise-t-on (…), l’excellence? La grandeur homérique, non exempte d’une certaine démesure (hybris) ou la juste mesure aristotélicienne, faite de prudence et de juste appréciation des situations? »Se demande encore Isabelle Queval dans un entretien avec Bernard Andrieu («Corps / Cairn Info)… Si la culture est le résultat d’un travail sur l’esprit (modifié, grandi, élargi par cet effort intellectuel), nous vivons en ce début de siècle un travail révolutionnaire sur le corps et expérimentons sa nouvelle ère. Sport, le diable au corps »prend date concernant un phénomène de société très important, phénomène dont chacun d’entre nous, sportif du dimanche ou champion, femme ou homme, jeune ou« personne âgée », mesure déjà les causes et les effets.

Isabelle Queval est philosophe. Elle s’inscrit dans la lignée de Michel Serres et de Maurice Merleau-Ponty, grands penseurs du corps.

Ancienne sportive de haut niveau, professeure des universités Isabelle Queval observe le corps en mutation – médicalisé, hybridé, augmenté, amélioré – tel qu’il se doit de prospérer pour satisfaire aux exigences de notre modernité. Isabelle Queval est maître de conférences à l’université Paris-Descartes et chercheur au Centre de recherche Sens, Éthique, Société.

Extrait de «Sport, le diable au corps» (Laffont) par Isabelle Queval./ Editions Insep / Robert Laffont / 144 pages / attention, parution seulement à partir du 11 mars prochain.

La crise sanitaire débutée en 2019 et le premier confinement quasi total des citoyens qui s’est ensuivi ont provoqué un prix de conscience singulière chez beaucoup. Interdits de libre sortie, de voir leurs amis comme d’accompagner leurs enfants à l’école ou de faire les cours de leur choix, souvent aller travailler, ils ont également éprouvé que leurs mouvements étaient comptés, non pas tant comptés par des

montres connectées ou autres appareils de mesure en vogue que comptés parce que rationnés. Interdiction de sortir plus d’une heure par jour de chez soi pour son activité physique, de s’éloigner de plus d’un kilomètre de son domicile, de faire du sport à plusieurs, fermeture impérative de tous les lieux sportifs et espaces de plein air. Pour nombre d’individus, confinés dans des lieux exigus, cette expérience d’un manque d’exercice physique fut celle, traumatisante, d’un manque d’oxygène presque au sens propre.

Elle a pu être aussi une révélation. Dire que la France s’est réveillée sportive – et sportive frustrée – en plein confinement est peut-être abusif, sachant évolution du succès social du sport depuis un siècle. Néanmoins, force est de constater l’engouement particulier durant cette période et celle d’après le déconfinement, pour l’achat d’équipements de sport – en premier lieu les vélos.

Ou le besoin parfois irrépressible défini par certains de «bouger», de n’importe quelle façon, y compris sur son balcon ou devant un écran, de «s’y mettre», selon la formule, n’est pas que l’expression d’une frustration: nous désirerions ainsi plus fort ce dont nous sommes privés. C’est aussi l’expression d’un besoin fondamental et d’une définition des humains que nous sommes, brusquement rappelés comme une évidence: nous sommes des êtres de mouvement. Au-delà du regard critique que l’on peut porter sur l’agitation perpétuelle de notre société tout autant que sur les statistiques du taux de sédentarité dans les pays développés, et en faute des recommandations d’une sagesse toute pascalienne de «savoir demeurer immobiles dans une chambre »pour notre, nous sommes des êtres avant tout le bonheur proposé par une motricité intrinsèque. Bouger est notre ordinaire, quand nous n’en sommes pas privés par un accident de la vie ou des circonstances exceptionnelles. C’est aussi faire l’expérience la plus immédiate de notre corps.

Certes, nous n’avons pas besoin du sport proprement dit pour cela. Mais le télescopage entre une « interdiction globale de sortir de chez soi »Et l ‘« autorisation exceptionnelle de pratiquer une activité physique limitée dans l’espace et le temps », s’il questionne d’abord notre rapport intime à la santé et à la liberté, a also provoqué un focus original sur notre conscience du corps, le sens de l’effort physique et, par ricochet, sur le sport.

On rappellera donc à cette occasion l’idée-force de Maine de Biran (1766-1824 NDLR) et qui fait le cœur de sa philosophie: la conscience de soi s’éprouve dans l’effort, et l’effort est la résistance du corps à la volonté. Autrement dit, il n’y a pas de conscience de soi sans conscience du corps, la seconde est la même condition de possibilité de la première. Dans l’immédiateté de la conscience et dans son tout premier surgissement, le corps est déjà là par l’expérience de l’effort. Non pas tellement dans le «mouvement», mais dans la «résistance». La conscience de soi est ainsi une expérience quasi musculaire. Peu de philosophes avant Merleau-Ponty ont accordé une telle importance au corps comme constitutif du sujet pensant. Merleau-Ponty dira, lui, « je suis mon corps », Pour signifier la rupture définitive avec une conception dualiste, souvent attribué à Descartes, qui sépare l’âme et le corps ou la raison et le corps. «Je suis mon corps»: il n’y a pas de pensée hors du corps, que le «moi» lui-même est corporel, que cette expérience si singulière d’avoir un corps construit notre subjectivité, conditionne notre rapport au monde et nos relations aux autres, colore, pourrait-on dire, toutes nos perceptions et les déterminer.

Pas de dualisme, donc, pas de dichotomie, mais plutôt une puissante imbrication de deux concepts, séparés dans la définition mais non dans la réalité. «Je suis mon corps», c’est non seulement être «une chose qui pense» pour paraphraser Descartes, mais aussi «une chose qui bouge», qui ressent, qui vit, selon toute la palette des significations, de la biologie à l «amour, de la médecine à la religion. Et qui, en l’occurrence, a pu vivre l’expérience de la privation d’exercice physique comme une privation fonda- mentale renvoyant à une douloureuse conscience de sa condition. Que le confinement ait précipité nos contemporains vers le sport signifie donc bien sûr qu’il révèle ou exacerbé le manque d’une activité physique antérieure banale et accessible, pour certains ignorée et méprisée, devient brusquement vitale et précieuse. (Extrait de «Sport, le diable au corps», par Isabelle Queval, Copyright éditions Insep / Robert Laffont »)



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